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Projets et Réalisations

Le mouvement libérateur
des paysans de Jean-Rabel
1973-1986

  • TABLE DES MATIÈRES 

    I.   Évangélisation et Développement
    II.  Un massacre planifié
    III.  Le Massacre 


    IV. Les enfants des victimes

    Contenu: la liste des victimes
    Ni Justice, ni réparation,
    Simulacres de Justice
    Rapports sur le Massacre, etc.

    En juillet 2007, à l'occasion de la célébration du 20ème anniversaire du Massacre de Jean-Rabel, la Fondation Jean-Marie Vincent a édité et publié en kréyole, une plaquette illustrée intitulée Pou Lavi Kapab Fleri (Illustration)

    Cette publication peut être commandée à la Fondation

    Prix en Haïti: 300 Gordes

    Etranger: 12 USA$ y compris frais de poste.

    Galeries d'images I et II

    Pour contacter la Fondation

    Frantz Grandoit, Coordonnateur
    Téléphone : 509 - 3 709 06 09

    Email : fondationjmvincent@yahoo.ca

    Email du webmestre

    fondation@fjmv.org

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  • ÉVANGELISATION ET DÉVELOPPEMENT

    Le mouvement libérateur
    des paysans de Jean-Rabel

    I. ENCADREMENT ET PARTENARIAT

    C’est en 1973 qu’une Équipe Missionnaire (ÉM), dûment munie de l’autorisation des autorités de l’Église, avait commencé à travailler dans la région de Jean-Rabel avec la mission de matérialiser sur le terrain le concept „Évangélisation et Développement“ défini par l’Église catholique haïtienne au début des années 70.

    Au départ en 1973, l’Équipe Missionnaire comprenait environ une douzaine de membres: des prêtres et des religieuses exclusivement haïtiens. Elle s’est renforcée au cours des années avec des missionnaires laïques (étrangères), des techniciens et laïques engagés pour atteindre un effectif de 36 membres vers 1982. Elle a fonctionné avec cet effectif jusqu’à 1988. Le personnel engagé par l’Équipe Missionnaire était jusqu’à 125 employés, les membres de

    Cadre géographique: L’aire d’activités de l’Équipe Missionnaire était la Commune de Jean-Rabel qui comprend 7 sections communales et avait une population d’environ 80.000 habitants dans la décennie quatre-vingt.

    Au début l’Équipe Missionnaire fonctionnait de manière mobile, donc d’agglomération en agglomération. Par la suite, entre 1977 et 1980, elle s’est fixée dans cinq localités rurales et au bourg de Jean-Rabel, où habitaient également les chauffeurs et mécaniciens – non-membres de l’Équipe Missionnaire.

    Jean-Rabel était aussi le centre de toutes les activités d’intendance: dépôts de marchandises, approvisionnement en carburant: gasoil et gazoline, etc.

    Les six localités d’insertion des 6 Équipes Missionnaires de 6 membres chacune étaient: Dubois (1ère section communale Lacoma), Guinaudée (2ème section communales de Guinaudée) et à partir de 1981 La Montagne (4ème section communale de La Montagne), Rivière Côte de Fer (7ème section communale de Dionion) et Jean-Rabel (Bourg) et dès 1982 Gros Bassin (1ère section communale de Lacoma), La Réserve (3ème section communale de Vieille Hatte), Grande Source, (6ème section Communale de Grande Source)

    Cadre politique et social: Le Nord-Ouest tant urbain que rural, a continuellement été dominé par quelques familles de grands propriétaires terriens, - les grands dons – bien organisées qui dans des structures féodales datant de la période post indépendance (1804) ont été depuis toujours détentrices de tous les pouvoirs: économiques, politiques et sociales.

    Ces familles ont toujours eu à leur service des attachés militaires, les chefs de section rurale et leurs auxiliaires, et depuis l’avènement de la dictature duvaliériste en 1959, les responsables et les membres locaux du corps des tontons macoutes, la milice instaurée par François Duvalier (Papa Doc). Des paysans, ouvriers agricoles, qui cultivaient leurs terres, jouissant pour certains de quelques privilèges, étaient également soumis à ces grands propriétaires terriens.

    Encadrement et Partenariat : L’Équipe Missionnaire a bénéficié du leadership et de l’encadrement du père Jean-Marie Vincent, smm, nommé vicaire en 1975 puis administrateur de la paroisse de Jean-Rabel de 1977 – 1982.

    Bien après sa désignation comme directeur de la CARITAS du Cap-Haïtien en 1982 et au-delà du massacre, le 23 juillet 1987, Jean-Marie Vincent a continué d’accompagner l’Équipe Missionnaire et ce jusqu’en 1988. Cette année-là, les 36 membres de l’Équipe Missionnaire ont été dispersés et, 18 des techniciens du groupe ont constitué, avec les recommandations de Jean-Marie Vincent, le Groupe d’Appui Technique et d’Action Pédagogique (GATAP).

    L’Équipe Missionnaire avait bénéficié du support d’institutions ecclésiales notamment de l’Évêché de Port-de-Paix, de la Caritas Nationale d’Haïti, de l’Action de Carême Suisse, d’Adveniat (Allemagne), de MISEREOR (Allemagne), de CEBEMO (Hollandais), de Broederlijk Delen (Belgique) comme partenaires financiers et des institutions laïques telles que HELVETAS (Suisse), Christoffel Blindenmission (évangélique, Allemagne) et bien d’autres.

    C’est d’abord à travers les structures de l’Église catholique que l'Équipe a débuté ses activités, notamment dans les domaines de la catéchèse et de la liturgie, de la santé, de l’éducation (Centre d’économie domestique et alphabétisation), de l’agriculture, des aides urgentes et de l’animation (appui aux conseils communautaires de l’époque).

    Un exemple, la Caritas Haïtienne, institution de l’Église catholique fondée en 1975 avait créé dans la région des collectivités paysannes ou groupements de 10 membres chacun. Ces groupements bien organisés, ont été périodiquement utilisés par JMV qui était chargé par les ONG internationales de la distribution de produits alimentaires de base, nécessaires à la survie des populations, victimes des sécheresses saisonnières qui frappaient la région.

    À partir de 1980, les groupements Caritas disparaissaient progressivement et ont été remplacés par les Gwoupman Tèt Ansanm (GTA), formés au début et pour la plupart à partir des anciennes structures de Caritas. C’est avec les GTA d’environ 10 membres chacun, que l’Équipe Missionnaire a cheminé jusqu’en 1987.

    L’Équipe Missionnaire et les Gwoupman Tèt Ansanm (GTA) ont créé au sein des communautés paysannes de la région, des espaces de réflexion, de conscientisation, de sensibilisation et d’échange d’informations.

    C’est dans ces espaces et toujours dans le respect du concept Évangélisation et Développement, base de la Mission de l’ÉM, que des séminaires et des séances de formation ont été organisés sur des thèmes les plus divers : analyse de conjoncture, résolution de conflits, questions des droits humains, de justice, etc,…

    Les participants ont été également initiés à des techniques agricoles plus productives, aux techniques de construction de dispensaires, de mises en place et de gestion des banques de médicaments, d’outils, etc.

    Ces initiatives ont été autant d’occasions de rencontres entre des GTA venus de régions différentes et de concertations entre eux pour la réalisation d’activités communes pour défendre leurs intérêts 

    Ainsi, au moment du massacre de Jean-Rabel, en juillet 1987, des milliers de paysans et paysannes étaient organisés dans plus de 1000 de ces groupements.

    II. PROJETS ET RÉALISATIONS

    De 1977 à 1987, les groupements avec la coopération des six Équipes Missionnaires, ont été élaborés et matérialisés différents programmes et projets sur le terrain.

    Domaines d’intervention:

    Pastoral

    Lecture biblique, formation liturgique (chants, danses, tambours et guitares), formation des catéchistes (105) qui présidaient les célébrations de la Parole le dimanche et enseignaient la catéchèse dans les écoles, formation aux sacrements, constructions de trois chapelles/salles polyvalentes, administration des chapelles par des comités locaux, camps d’été pour les jeunes (chorales)

    Construction d’un nouveau presbytère

    Construction de deux salles polyvalentes (Dubois, Moustiques), réparation et installation (bancs, orchestre, bibles, livres de chants) des 13 chapelles dans les sections rurales

    Agriculture

    - Irrigations de terres à la Rivière de Côte de Fer et de Sauval,

    - Pépinières, reboisement, jardins de démonstration,

    - Désalinisation de terres à Lacoma,

    - Élevage de porcs, de chèvres, de poules,

    - Banque d’outils,

    - Banque de semences.

    Éducation

    - Centre Martin de Porrès:

    - École de maçonnerie, de soudure,

    - Atelier de gabions,

    - Centre d’Économie domestique (aussi dans chaque Équipe Missionnaire)

    Dans les sections rurales

    - Formation d’instituteurs pour 24 écoles « LAVI NOU »

    - Formation de moniteurs pour 50 centres d’alphabétisation,

    - Formation de sages-femmes et d’agents de santé,

    - Formation continue pour les instituteurs des Écoles Communautaires,

    - Accompagnement des comités de parents des Écoles primaires de la région

    - Formation des leaders à l’analyse de la conjoncture et aux principes du droit, ( Publication du code rural en créole).

    Culture et loisir

    - Construction d’une salle communautaire (Cinéma et théâtre populaire) à Jean-Rabel,

    - Compétitions sportives, football,

    - Théâtre Populaire à la campagne à partir de „LAVI NOU“,

    - Concours de chants (samba, deux livrets et deux cassettes audio de chants paysans engagés ont été produits et distribués),

    Économique

    - Magasin communautaire (Boucan Patriot),

    - Entreprise de production de gabions au Bourg,

    - Ventes d’outils agricoles à travers les équipes sur place,

    - Crédits de semences à travers les équipes sur place, 

    - Petits projets d’autogestion (Gwoup Devlopman 79 (1979),

    - Magasin de pièces électriques et vente du courant électrique au Bourg,

    - Banque de médicaments.

    Santé

    - Agrandissement et gestion de l’Hôpital « Notre Dame de la Paix »,

    - Clinique mobile,

    - Banque centrale de médicaments à Jean-Rabel,

    - Création de quatre dispensaires avec éducation à la prévention, vaccination,

    - Formation de sages-femmes, d’agents de santé,

    - 27 Centres de nutrition (1987).

    Organisation

    - Formation des leaders à l’analyse de la conjoncture et aux principes du droit,
     ( Publication du code rural en créole),

    - Appui aux mouvements de femmes à travers des Centres d’économie domestique, aux associations de paysans, de femmes et de jeunes.

    Infrastructures et Aménagement de routes

     - Protection du Bourg de Jean-Rabel avec des gabions,

     - Installation de l’électricité dans les rues et dans les maisons,

     - Construction du pont TET ANSANM à Jean-Rabel,

     - Construction et amélioration de routes.

    Autres

    - Premier secours après le cyclone David 1979, distribution de terres de l'Église pour la construction de maisonnettes remplaçant celles emportées ou détruites par les débordements de la Rivière de Jean-Rabel.

    - Distribution de nourriture lors des sécheresses (96.000 sacs en 1977),

    - Distribution de semences aux petits paysans après les sécheresses.

    ...

     Mobilisation: Les programmes d'animation et culturels ainsi que les analyses conjoncturelles permettaient aux paysans de comprendre "les rapports féodaux de la zone", mais aussi d'être sensibilisés aux problèmes qui se posent à l'échelle du pays. Ces communautés étaient donc interpellées par les questions politiques tant locales que nationales et internationales. Elles ont écouté avec attention le message du pape Jean-Paul II, relatif à la nécessité du changement en Haïti, à l'occasion de sa visite en mars 1983. Au Môle St Nicolas, ils ont manifesté lors d'une intervention de „techniciens américains“ venant de la base Guantanamo. À l’époque, il était question de prospection par les USA en vue de faire de la zone une base militaire. En 1985 des délégations des GTA ont participé à l’ouverture de l’année internationale des jeunes à Jérémie, etc.

     Engagement: Le travail réalisé par l’Équipe Missionnaire de Jean-Rabel voulait être la matérialisation du concept Évangélisation et Développement de l’Église catholique défini en Haïti au début des années 70. Ce concept devrait par la suite trouver sa formulation définitive dans celui de l'Option préférentielle pour les pauvres de la Théologie de libération qui a commencé à se développer en Amérique latine vers la fin des années 60 (2ème conférence de l'Épiscopat latino-américain à Medellin en 1968). (Voir svp la note en bas de page)

    La qualité du travail réalisé en dix ans d’expérience dans la région par l’Équipe Missionnaire et les Gwoupman Tèt Ansanm avait acquis une renommée tant nationale qu’internationale. Des relations étaient tissées entre autres avec des institutions telles : CARITAS, MISEREOR, ADVENIAT, ACTION CARÊME SUISSE, HELVETAS, CHRISTOFFEL BLINDENMISSION, etc...

    La région couverte par le projet, la Commune de Jean-Rabel, était surtout constituée de zones arides où vivaient et vivent toujours, de familles paysannes pauvres victimes séculaires de toutes sortes d’abus et de répression. Expropriation, spoliation etc.… Que l’on se rappelle les torts causés par l’élimination de la race des cochons créoles haïtiens en 1982. -

    Le travail des groupements et de leurs familles était devenu un exemple national, de mobilisation pacifique, de sensibilisation et aussi de succès.-

    Car, outre la lutte qu’ils ont menée pour défendre leurs droits et intérêts locaux, ils ont aménagé également des espaces de résistance contre toutes sortes d’injustices dont sont victimes les populations paysannes de tout le pays, par ex., taxes trop élevés payés au marché et actes de naissance délivrés souvent sur des photocopies sans valeur de formulaires officiels etc. Ils réclamaient par ailleurs le droit d’avoir les actes de naissance authentiques et gratuits.-

    D’autres régions du pays inspirées par l'expérience de Jean-Rabel, envisageaient d’organiser ou organisaient leurs propres communautés paysannes dans des structures semblables.-

    Les paysans de Jean-Rabel étaient considérés comme une sorte d’avant-garde de la lutte pour l’émancipation du peuple haïtien.-

    Le succès du mouvement et l’espoir suscité par cette expérience à travers tout le pays et sans doute au-delà, ont dès le début attiré la foudre des secteurs traditionnellement dominants de la région.-

    La lutte contre la dictature des Duvalier: Dès 1984-1985 (1985 année internationale des jeunes), le pays entier - villes, campagnes, jeunes, vieux - était fortement mobilisé contre la dictature de la dynastie duvaliérienne.-

    Des secteurs de l’Église catholique, les prêtres, religieux et religieuses, des communautés ecclésiales de base notamment, les croyants, jeunes surtout réunies dans des Ti Legliz, étaient profondément engagés dans la lutte du peuple pour la libération d’Haïti. Ils se sentaient réconfortés par la fameuse déclaration du Pape Jean Paul II, qui lors de sa visite en mars 1983 avait déclaré qu’il fallait que « quelque chose change dans le pays ».-

    La mobilisation nationale devrait entraîner la chute du régime des Duvalier avec l’exil de Jean Claude Duvalier – Baby Doc – dans la nuit du 6 au 7 février 1986.-

    Une nouvelle dynamique à Jean-Rabel: Aux lendemains du renversement de Jean-Claude Duvalier, la dynamique déjà développée dans la région de Jean-Rabel au sein des groupements paysans, s’est consolidée. Ils voyaient dans la chute de la dictature l’occasion d’accentuer leur lutte pour la rupture des structures féodales existantes et pour l’instauration d’une meilleure justice sociale. La restitution des terres de l’État par les grands propriétaires à ceux qui les cultivaient et la nécessité d’une réforme agraire dans la région étaient à la une de leurs revendications. -

    La mobilisation paysanne dans le Nord-Ouest s’amplifiait.xbsp;À l’occasion des manifestations organisées autour du 1er mai 1986, date du lancement de la Mission Alpha (Alphabétisation) de l'Église catholique, 5000 paysannes et paysans ont défilé dans le bourg. Ils ont choisi ce jour symbolique de la fête du travail, pour faire passer leurs différentes revendications.

    III. PLANIFICATION DU MASSACRE

     L’ampleur de cette mobilisation a surpris les clans possédants qui commençaient vraiment à craindre une remise en question de leurs privilèges traditionnels.-

    Réaction des grands propriétaires terriens: La tension qui existait jusque-là entre les petits paysans et les responsables féodaux se transformait dorénavant d’abord en conflits latents puis en véritables affrontements. Les grands dons et leurs comparses composés de petits tontons macoutes, des caciques locaux et autres, les chefs de section rurale et leurs attachés et, comme cela est déjà souligné, également de petits paysans attachés à leur service, ne tardèrent pas à commencer la répression par des expéditions punitives.-

    Le 9 mai 1986, ils ont fait incendier 15 habitations de petits paysans de la région de Gros Sables, qui revendiquaient des portions de terre dont ils étaient spoliés. Bénéficiant de la complicité de la police, des autorités judiciaires et ecclésiales locales et du support de la junte militaire d’Henry Namphy, les auteurs et commanditaires de ces actes bien qu’identifiés n’ont pas été inquiétés malgré les plaintes des victimes au commissariat de police et le fait par elles de porter la question devant les tribunaux.-

    Les ennemis des groupements ne se limitaient pas aux catégories ci-dessus signalées. Des évêques et prêtres de l’église catholique elle-même, des secteurs d’églises protestantes et des sectes américaines, une association syndicale liée à l’époque aux forces politiques de la dictature, un organisme d’aide alimentaire américain, se sont joints aux protagonistes politiques. Ils ont formé un front anti-groupement, aux moyens politiques et économiques énormes, avec l’objectif déclaré d’anéantir l’Équipe Missionnaire et les communautés paysannes qu’ils ont qualifiées de rouges ou de communistes.-

    Les craintes d’événements vraiment graves xcute;taient évidentes. Les avertissements et les multiples appels au secours de l’Équipe Missionnaire et des groupements paysans n'ont pas été écoutés.-

    Feu vert: Le massacre était planifié du coté des grands dons. Les protagonistes n’attendaient que le signal des autorités suprêmes du pays pour passer à l’action. L’ex-général Henry Namphy, à la fois, chef du gouvernement, chef de la junte militaire de l’époque, effectua le 14 juin 1987 une visite dans la région et rencontra les principaux propriétaires terriens de Jean-Rabel. Le feu vert était donné, l’argent distribué. -

    Le complot fut mis alors en marche et dès le 20 juin, les manœuvres d’intimidation et les exactions ont commencé : arrestation des membres de groupements, débarquement de forces paramilitaires dans les locaux de l'Équipe Missionnaire à La Réserve (Vieille Hatte 3ème section), l'incendie de la maison de Équipe, l’incendie à La Montagne les 27 et 28 juin après une prédication de Mgr Frantz COLIMON à la fête du Perpétuel Secours le 27 juin, exactions chez les membres des groupements, au dispensaire et aux cantines des groupements. Au début du mois de juillet, des machettes ont été distribuées à des paysans à la solde des grands propriétaires terriens. Le 6 juillet le Père Jean-Marie Vincent et Paola Iten ont été sommés de comparaître devant les tribunaux de Port-au-Prince le 28 juillet.-

    Les tensions n’étaient plus latentes. Depuis le début du mois de juillet 1987, des rumeurs de toutes sortes circulaient sur une attaque imminente à Gros Bassin, bastion des groupements, par des troupes paramilitaires.-

    IV. LE MASSACRE

    La veille du 23 juillet 1987, des membres des groupements, hommes, femmes, jeunes vieux s’étaient rassemblés à Fonds du Riz, où se trouve le marché de Lacoma.

    Ils venaient de Dubois, Raymond, Cabaret, localités de la première section rurale de Lacoma, de Gros Sable 6ème section, toutes de la commune de Jean-Rabel et de Mahotière, 7ème section rurale de Port-de-Paix.

    Ils se proposaient d’accompagner, le 23 juillet, des paysans de La Montagne (4ème Section), qui envisageaient de se réinstaller chez eux après en avoir été chassés depuis fin juin et avoir vécus quatre semaines dans les bois.

    Tôt le matin du 23 juillet, le rassemblement animé par les sambas (chanteurs populaires des deux sexes) des groupements et guidé par les membres des groupement de La Montagne prenait la direction de cette localité par un chemin longeant le bourg de Jean-Rabel.

    À leur arrivée à La Montagne, terrain inconnu pour les paysans de Mahotière et de la première section, les participants ont brandi des drapeaux blancs et tentaient d’expliquer par haut-parleur aux habitants de la région, leur volonté de paix et non de confrontation.

    Ils ont été reçus par des insultes, invectives et des coups de pierre et de machettes par un groupe de paysans de La Montagne au service des grands dons. Le Chef de Section a vidé son arme sur eux. Ils ont dû rebrousser chemin et pris la direction de l’hôpital de Jean-Rabel pour faire soigner des blessés.

    L’embuscade : 120 assassinés sur place et une dizaine de rescapés exécutés dans les jours qui ont suivi.

    C’est en cours de route vers l’hôpital, qu’ils sont tombés dans une embuscade tendue par les mercenaires, armés de manchettes, dont certains, des paysans tout aussi pauvres qu’eux. Ce fut un carnage. Environ 120 personnes ont été sauvagement massacrées sur place et des dizaines d’autres plus ou moins gravement blessées. Des victimes ont été achevées alors que blessées, on les conduisait à l’hôpital. Les jours qui ont suivi, certaines de celles qui avaient pu s’échapper ont été poursuivies et exécutées. Le nombre total des victimes est de 139 hommes, femmes et jeunes.

    Ce massacre des paysans de Jean-Rabel est considéré comme le pire de tous les massacres commis en Amérique latine au cours des dernières décennies du siècle passé.

    Les membres de l’Équipe Missionnaire ont été forcés de quitter les lieux. Les infrastructures édifiées et les projets réalisés ont été détruits, ravagés, volés, incendiés. Les pertes en matériel étaient de 200.000 US$ de l’époque.

    La liste complète des 139 victimes du Massacre de Jean-Rabel est publiée dans le Dossier La Justice et les victimes de Jean-Rabel.

    V. LES ENFANTS DES VICTIMES

    Ce sont des centaines de personnes qui étaient privées d’un ou de plusieurs membres de leurs familles tombés lors de la tuerie. Leur qualité de vie qui était celle de la pauvreté digne sombrait dans celle de la misère abjecte.

    Les enfants, de tout âge et plusieurs dizaines étaient les premières victimes de cette situation. Environ 600 orphelins, donc sans le soutien de leurs pères ou mères et parfois des deux, leur avenir était vraiment hypothéqué.

    Aux lendemains du massacre, le père Jean Marie Vincent, des membres de l’Équipe Missionnaire et d’autres bonnes volontés ont immédiatement mis en place un réseau de solidarité en faveur des proches des victimes. Ils ont ainsi bénéficié dans l’urgence d’une aide dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’agriculture.

    Ainsi, les enfants ont pu continuer à aller à l’école normalement.

    Sept ans après, Jean-Marie Vincent a été lui aussi assassiné à Port-au-Prince le 28 août 1994. Tant par devoir de mémoire à Jean Marie Vincent que par respect du sacrifice des paysans de Jean-Rabel, tombés dans le combat pour une société de justice partagée, une structure formelle de bourses d’études a été mise en place, par certains de ses compagnons de lutte et anciennes responsables de l’Équipe Missionnaire et anciens membres des Groupements. Ils sont regroupés jusqu’aujourd’hui au sein de l’AVTKNO (l’Association des Victimes Tèt Kole du Nord-Ouest) afin de continuer à soutenir de manière permanent les enfants des victimes. La gestion de cette initiative est assurée depuis quelques années par le Centre Haïtien de Recherche et de Développement (CHRD). Son objectif est que ces enfants puissent, selon leur capacité et leur qualité, poursuivre jusqu’au bout leurs études scolaires et leurs formations professionnelles, jusqu’à l’acquisition d’une profession manuelle, artisanale ou intellectuelle leur permettant de s’insérer dans la vie adulte sans trop de difficultés et ainsi participer au développement de leur pays.

    Actuellement (2009), c’est-à-dire 22 ans après les événements tragiques de Jean-Rabel, les enfants des martyrs sont devenus adultes. Certains sont intégrés dans la vie professionnelle ou (55 étudiants en 2006/2007) continuent encore des études secondaires, techniques ou universitaires. D’autres se sont établis ailleurs dans le pays ou l’ont quitté pour chercher leur vie sur d’autres terres. Mais il y a aussi ceux qui ont fait le choix de rester dans leur région et qui continuent à d’autres niveaux sans doute, le combat que menaient leurs parents.

    En 2007, des adultes et des descendants des victimes et d’autres jeunes de la région avaient organisé une visite des ruines des projets qui avaient été réalisées et auxquels ont participé leurs parents, avant les événements. Nous ne pouvons pas laisser tomber tout cela, a déclaré alors l’un des jeunes boursiers. Nous devons recommencer et continuer.

    Donc, les semences qui ont été plantées et qui ont germé sont porteuses d'espoir d'une belle récolte.

    Le programme de bourse est maintenu toujours en faveurs des enfants des victimes, mais aussi au service quand c’est nécessaire des enfants de leurs enfants. Ce modeste programme s’étend également à d’autres enfants de la région du Far West, toujours dans l’esprit de cet humanisme et cette sérénité rayonnante qui firent la force de Jean-Marie Vincent.  

    Dossier:
    La Justice et le Massacre de Jean-Rabel
    La liste des victimes
    Ni Justice, ni réparation,
    Simulacres de Justice
    Rapports sur le Massacre, etc.

    [1] Note :

    Le choix prioritaire envers les pauvres a été confirmé par la 3ème conférence de ce même Épiscopat à Puebla en 1979. La Théologie de libération est une théologie pratique née dans le contexte et à partir de la situation socio-économique des peuples du continent sud américain. Elle avait pour base les problèmes de pauvreté et d'injustice en Amérique latine, et pour objectif la lutte concrète contre les situations de misère et d'oppression. Se basant sur la doctrine sociale de l'Église (Article 1er, paragraphe 14, voir ci-dessous), les animateurs de ce mouvement remettaient en question le concept d'une Église qui jusque-là se voulait être une Église de résignation pour celui d'une Église de Libération pour qui, lutter pour le respect des droits des pauvres n'est rien d'autre, qu'un devoir de justice.

     Article 1er, paragraphe 14:                                                                                                       

     Nature de la Doctrine Sociale de l'Église
    14. Tout ce qui est humain nous regarde. Nous avons en commun avec toute l'humanité la nature, c'est-à-dire la vie, avec tous ses dons, avec tous ses problèmes. Nous acceptons de partager cette première universalité; nous sommes tout disposés à accueillir les requêtes profondes de ses besoins fondamentaux, à applaudir aux affirmations nouvelles et parfois sublimes de son génie….